Article paru dans le Cahier d'exposition des HUG

ECRIRE SANS SAVOIR

UN ATELIER D’ECRITURE AU SERVICE DE L’INTEGRATION

Colloque des Hôpitaux universitaires genevois:
Ecritures intuitives - Ecritures créatives
Autour d'une écriture hospitalière

Mai 2005

Aujourd’hui, alors que la formation est devenue une science docte, la pédagogie, tellement balisée, formatée, pleine de formulaires à remplir, avant, après, les objectifs, les publics-cibles, la mise en œuvre, le dispositif, les supports, l’évaluation formative, certificative, surtout pas normative - pfoui, pas beau la norme ! -, aujourd’hui donc, alors que je dois rendre compte d’une expérience pédagogique singulière, l’animation d’un atelier d’écriture pour un public de femmes peu ou pas qualifiées, comment sortir des sentiers battus, rebattus, de l’exposé académique ? Comment rendre justice à la démarche accomplie par ces femmes qui luttent pour leur dignité, à l’association qui les soutient, Voie F, et à Isabelle, formatrice en informatique, qui accompagne cette expérience depuis ses premiers balbutiements ?

Oserai-je appliquer les principes que j’énonce au départ de tout atelier ? Oubliez le texte parfait, celui que vous croyez devoir écrire, celui que vous écririez si… si vous étiez à la hauteur, si vous maîtrisiez parfaitement votre sujet, si vous aviez la science infuse, si la langue française n’avait plus le moindre secret pour vous ; acceptez d’avancer dans l’ignorance de ce qui va surgir ; l’écriture nous confronte au non-savoir de nous-même, c’est en cela qu’elle nous fait progresser ; bref, pour découvrir le texte que vous portez en vous, prenez le risque d’écrire .

Aujourd’hui encore, j’écris – mais n’écrit-on pas toujours ? - comme les participantes aux ateliers de Voie F ont accepté de le faire, sans savoir d’avance.

QUI SUIS-JE POUR LES INVITER A ECRIRE ?

Je viens du journalisme où l’on fait métier d’écrire pour être lu (ou vu ou entendu), mais d’où la parole propre, le propos subjectif, l’expérience sensible sont évacués. Je suis une journaliste qui a longtemps cherché un espace où écrire je, mêler le fait au commentaire, s’autoriser le compte-rendu fragmentaire, discontinu, ou même la fiction.

Je me souviens que je me suis sentie enfermée dans la Tour de la Télévision, vissée à l’écran de mon ordinateur, cramponnée au combiné du téléphone, confinée dans un studio où n’apparaissaient, chaque midi, pour un temps d’une brièveté confondante, que des gens chics : politiciens, chefs d’entreprises, chercheurs, psycho-pédago-bio-dégradables, et l’éblouissement des spots, et la raideur des caméras-robots. Je me souviens qu’un jour, je me suis dit que j’avais besoin de rencontrer, de fréquenter des gens vrais. J’avais étudié la pédagogie et j’aimais bien ça, l’idée de transmettre le désir d’apprendre, le rendre contagieux. Je me souviens que mon bonheur d’écrire, j’ai eu très vite envie de le refiler à d’autres.

J’invite à écrire en atelier parce que j’aime lire et qu’à mon sens, l’un est indissociable de l’autre. On croit qu’on va être assommé, anéanti par les millions de livres qui trônent sur les rayons des bibliothèques et c’est tout le contraire qui se produit : les idées, les thèmes, les formes se multiplient. Tout n’a pas été dit si cet événement banal que l’on nomme existence, je ne l’ai pas saisi de mes mots, avec ma voix propre, mon rythme, mes silences.

Ecrire est un acte solitaire. Certes. Chacun reste en tout temps détenteur de ce qu’il a à communiquer et du meilleur moment pour le faire. En atelier, écrire devient un acte solidaire : on postule que l’on écrit pour être lu, les textes y sont partagés oralement et commentés afin que l’auteur puisse y revenir, les retravailler, jusqu’à un achèvement dont il ou elle est seul juge en dernier ressort. Le destin du texte, sa publication éventuelle se jouent ailleurs ; l’atelier ne prétend pas former des écrivains, mais former à l’écriture quiconque estime en avoir besoin, pour des raisons professionnelles ou privées.


L’ATELIER DE VOIE F, BALISES

Le cadre institutionnel : Voie F – Espace de formation pour les femmes, une association proposant des cours dans le domaine de la préformation et de la formation continue à Genève.
L’intitulé : Atelier d’écriture et d’initiation à l’informatique.
Rythme et durée : Deux séances de deux heures et demie par semaine, consacrées en alternance à l’écriture et à l’informatique, animées par deux formatrices distinctes, sauf au début et à la fin de la formation qui sont animées conjointement. La formation s’étend sur trois mois environ. Elle s’est répétée une douzaine de fois sur cinq ans.
Le public : Elles s’appellent Fatima, Souad, Violeta, Véronique, Sara, Zyrafete, Gildete, Halima, Madeleine, Céline… Le jargon de la formation les nomment “apprenantes“ ; celui des ateliers, “écrivantes“ ; les sociologues jugeraient qu’elles sont en grande majorité des “migrantes“ . Sans emploi, sans formation professionnelle ou du moins leur formation n’est-elle plus jugée adéquate sur le marché du travail. Faute de revenus, leur subsistance dépend de subventions émanant le plus souvent des caisses de chômage, de l’assurance invalidité ou de l’Hospice Général. On peut émettre l’hypothèse que ces femmes en difficulté avec la vie le sont aussi avec le langage, particulièrement avec l’écrit. Toutefois, quelle que soit leur langue maternelle, une bonne maîtrise du français oral est requise pour suivre l’atelier d’écriture.
Les objectifs : Il s’agit d’améliorer la capacité des participantes à utiliser la langue écrite pour s’exprimer, communiquer, raconter, se faire comprendre ; d’explorer par la lecture et l'écriture différents genres littéraires (le récit réel ou imaginaire, la description objective ou subjective, le portrait, la poésie, l’écriture automatique, les jeux littéraires).

Pour l’informatique, l’initiation consiste à apprivoiser la machine, sa logique, la saisie et le traitement de texte. Au fil des semaines, les textes produits en atelier sont tapés sur l’ordinateur, mis en forme, puis finalement rassemblés dans un recueil que chaque participante emportera chez elle, comme une trace du chemin parcouru.
L’ensemble de la démarche vise le renforcement de l’estime de soi, une meilleure intégration dans l’environnement social, tous deux indispensables à la réinsertion dans le monde du travail.

NOTES D’ATELIERS

Mars 2001 - Première séance
Huit, elles sont huit, je les vois dubitatives, concentrées, penchées sur la table, l’une écrivant quelques mots, gommant les deux derniers, puis le premier, puis toute la ligne,
peur d’écrire faux
peur d’écrire
peur
Pour la prochine séance, trouver une astuce qui leur fasse lâcher la gomme.
Souad, bravement, saute à l’eau, elle lit son texte…

Je me souviens que j’ai fait un poème intitulé : la solitude.
Je ne savais pas qu’un jour ça pouvait m’arriver.
Mais les premiers mois en Suisse ; j’ai compris ce que c’est la solitude
Mes chers amis, ça m’a été difficile !

Avril 2004 - Je me souviens, Perec, Brainard, proposition canonique.
Difficile pour Alicia, c’est une intuition, un écho terriblement grave que j’ai perçu quand j’ai raconté comment, pendant la Deuxième Guerre, la vie de Perec avait basculé avec la mort de ses deux parents. Ecrire pour se souvenir, écrire "pour que plus rien, jamais, ne puisse se perdre"…
Le corps d’Alicia est toujours très rigide, son visage fermé, mais j’ai senti l’abîme liquide dans lequel plongeaient mes mots. Puis elle a écrit, dans une lenteur indescriptible, un premier, un deuxième souvenir. Là, son crayon s’est arrêté, ses yeux sont partis. Où sont-ils partis ?
Elle se lève en reniflant, on entend la porte des toilettes. Quand elle revient, elle reprend bravement le crayon, écrit un troisième fragment, en commence un quatrième, s’arrête. Elle masse son front, prend la gomme, efface consciencieusement le deuxième souvenir. Il n’en reste rien. Au moment de lire, elle dit : «… »; « Moi, ça m’a touchée, je ne sais pas pourquoi. » Et elle commence…

Je suis née le 24 novembre 58, ma maman est décédée trois mois plus tard. Je me suis élevée sans maman.
Je me souviens quand un chien tétait sa maman ou jouait avec sa mère, ça me faisait pleurer.
Je me souviens, mon papa a été brûlé, grillé comme une viande. II a souffert beaucoup avant de mourir…

Novembre 2002 - Portrait d’une personne détestée, avec Brautigan.
Violeta, si confuse ce matin, tombée du bus, intervenant sans cesse dans la conversation que j’ai avec d’autres, comme une enfant, trop perturbée pour entendre mes consignes, tenter de s’y plier. Elle aimerait bien, je le sens, elle voudrait tellement bien faire. Mais son esprit reste accroché aux branches de l’arbre tordu, touffu, de son quotidien mal foutu.
Elle écrit puis efface : « J’ai écrit quelque chose qui n’est pas bien. Je dois pardonner… ». Puis quand elle a tout effacé, elle plie sa feuille en quatre, la glisse dans son bloc : « On ne peut pas faire sans écrire ? Je dois écrire ? »

Finalement, c’est Leia qui lit son texte à voix haute…

Portrait d’une garce
Quelle peste ! Je la déteste, elle est si froide toujours avec un faux sourire qui me fait si mal. Ça serait préférable de ne pas sourire. Quand elle sourit, j'ai envie de lui donner une baffe. Quand je la croise dans la rue, je deviens tout de suite de mauvaise humeur parce que j'ai l'impression qu'elle se moque des gens.
- Bonjours Leia comment ça va ?
Même son petit bonjour qui ne vient pas du cœur m'énerve, j'ai souvent envie de ne pas répondre.
Elle devrait habiter quelque part, mais pas avec les gens parce que c'est une vraie garce !

Juin 2003 - Ecriture automatique.
Ecrire ce qu’on a dans la tête, sans gommer, sans relire, comme si les pensées étaient un fluide s’écoulant par l’épaule, le long du bras, dans la main, sur la feuille de papier.
Fati n’écrit pas, elle pense, elle relit, trop difficile pour elle, le bouchon de pensées qu’elle retient depuis dix-neuf ans, son mari, ses enfants, une vie dédiée à d’autres, et la sienne qui a filé. Bijou s’arrête. Les relancer : on ne relit pas, on ne cherche pas un beau texte, mais le fil des idées. Leurs idées comme des étourneaux voltigeant d’un fil à l’autre. S’il n’y en avait qu’un, de fil… Les tisser, les idées, les fils, que ça tienne enfin, qu’elles puissent reposer sur quelque chose. Ça y est, ça écrit, je les vois penchées sur les blocs, j’entends glisser les crayons. Pour que ça glisse mieux, Bijou retire la bague de son petit doigt, la dépose au sommet de sa trousse à crayons : le papillon en argent ciselé brille au soleil. Bijou ne lèvera plus les yeux…

Je n’arrive pas à trouver un bon sujet, qui me vient tout de suite dans la tête. Car justement dans cette tête pas assez reposée pour mettre de l’ordre dans les fichiers qui se trouvent dans chaque dossier qui récemment ont été un peu perturbés, bousculés ou modifiés. C’est vrai que si on veut bien observer, l’ordinateur représente un bureau où il faut faire du rangement et avant d’avoir un bureau ordonné dans sa tête, il faut son plan de travail, il est impératif d’être claire avec son esprit ainsi que ses idées. Et bien actuellement dans ma tête c’est un peu le souk, il y a mille et une chose, être et vouloir être, et bien c’est pas encore gagné, parce que à chaque fois que je crois qu’un problème est réglé, voilà-t-y pas un autre qui arrive, en bien ou mal. Evidemment ce ne sont que des bricoles donc je sais que les solutions existent et que tout va se remettre en ordre.


Mai 2004 - Ecriture automatique.
Les paupières baissées, la main qui tient la tête, l’autre glissant sur la feuille. Parfois le crayon levé et l’œil perdu dans une eau sombre, le poids des jours, cette proposition porte en elle la gravité que chacune porte en soi. Ou la légèreté. Laurence qui écrit d’habitude sans discontinuer, cette fois-ci, peine à avancer, s’interrompt, soupire. Les autres écrivent les yeux à demi-fermés, dans un état presque méditatif. Forte concentration. Quand je débranche le chrono, elles disent : « ça détend », « ça laisse aller », « le présent, le quotidien, ça sort », « ce sont les pensées qu’on a toujours derrière la tête, toujours les mêmes, même quand on fait autre chose », « on se sent plus léger après, comme s’il y avait moins de choses dans la tête ».
- Moi, je ne me sens pas du tout légère, dit Laurence.


Novembre 2004 - Détour par le surréalisme.
Composez le plus de mots possible avec les lettres de votre prénom, puis racontez une histoire qui les contienne tous.

Elle s'appelle Elena
Elle est née sur une île
Elle aime beaucoup Dali qui la fait rêver
Parfois, elle a des idées noires
L'idéal, le rêve pour elle, serait un deal avec les anges
Pour avoir la beauté, nier son passé, délier sa vie
Mais, hélas! les dés sont déjà lancés


Décembre 2004 - Dernière proposition sur un texte de Charles Juliet.
A quoi ça sert d’écrire ? Pour ne jamais cesser de creuser la question, j’ai pris l’habitude de faire l’exercice avec elles.
Ecrire pour P., qu’il soit fier, pour exister à ses côtés, ne pas disparaître
Ecrire pour ne pas me dissoudre
Ecrire pour être et rencontrer
Ecrire pour dire que Catia s’est dévoilée. Sur le coup de dix heures et
demie, comment, pourquoi, le geste des doigts qui cherchent les épingles, une, deux, trois, le voile qui se défait, les cheveux tirés en arrière, collés au crâne, le front, les oreilles, le cou, toute cette surface de peau nue, dévoilée au regard, déshabillement. Une autre femme apparaît, plus libre, plus gaie ; c’est mon regard, bien-sûr qui lui prête d’autres intentions. Comme s’il courait moins de reproches dans ses yeux. Et voilà ce que, dévoilée, elle écrit…

On écrit pour communiquer
On écrit pour ne pas oublier
On écrit pour le plaisir
On écrit pour raconter

A travers l’écriture on peut ouvrir un monde, un univers inconnu

Ecrire c'est transmettre
Transmettre c'est apprendre
Apprendre c'est la connaissance
Connaissance c'est le savoir

Savoir c'est le pouvoir

Anne Brüschweiler
Genève - Mai 2005